Le 10/03/2026 - Comprendre les raies et requins

Pourquoi “requin” ne veut pas dire “espèce menacée”

Dans le débat public, le mot « requin » est souvent associé à une idée simple : celle d’une espèce en danger, victime d’une surexploitation généralisée. Cette perception repose sur des réalités bien documentées à l’échelle mondiale, mais elle masque une situation beaucoup plus contrastée.

Car parler des “requins” comme d’un ensemble homogène conduit à des amalgames qui brouillent la compréhension des enjeux et peuvent nuire à une gestion efficace des espèces.

Pour agir de manière pertinente, il est indispensable de distinguer les espèces, les zones géographiques et les contextes de pêche.


Des déclins bien réels à l’échelle mondiale

À l’échelle mondiale, de nombreuses espèces de requins et de raies sont effectivement en forte difficulté. Les grandes espèces pélagiques, très migratrices, cumulent plusieurs facteurs de vulnérabilité : reproduction tardive, faible fécondité et exposition à des pêcheries opérant dans de vastes zones océaniques.

Le requin pèlerin, par exemple, atteint sa maturité sexuelle très tardivement et ne produit que 1 à 2 petits après une gestation extrêmement longue. Le requin taupe ou le requin renard présentent également une fécondité très faible. Ces deux dernières espèces ont été fortement impactées par la surpêche et, dans certaines régions du monde, par des captures ciblées ou accidentelles répétées.

À cela s’ajoutent des pratiques destructrices comme le finning, qui ont accéléré le déclin de nombreuses populations de grands requins océaniques. Ces constats justifient pleinement les classements en danger ou en danger critique de plusieurs espèces sur la liste rouge de l’UICN, ainsi que les interdictions de pêche mises en place dans de nombreuses régions, dont l’Europe.


Des réalités locales très différentes

Ces situations mondiales, aussi préoccupantes soient-elles, ne reflètent pas automatiquement la réalité de toutes les espèces ni de toutes les zones de pêche. En Manche, les requins présents et capturés sont majoritairement des espèces côtières de fond, de plus petite taille, aux cycles biologiques très différents de ceux des grands requins pélagiques.

La petite roussette, par exemple, espèce emblématique des côtes normandes, atteint sa maturité vers 5 à 6 ans, pond régulièrement des œufs et vit une dizaine d’années. Ces caractéristiques biologiques, combinées à un habitat côtier productif et à une pêche encadrée, expliquent pourquoi ses populations se maintiennent aujourd’hui à un niveau jugé satisfaisant.

D’autres espèces pêchées en Manche, comme l’émissole tachetée ou l’aiguillat commun, présentent également des dynamiques de population compatibles avec une exploitation encadrée, fondée sur des tailles minimales, des recommandations de capture et un suivi scientifique régulier.


Quand la gestion fait la différence

La situation d’une espèce ne dépend pas uniquement de sa biologie : elle dépend aussi fortement de la qualité de la gestion mise en place. En Europe, les pêcheries sont soumises à des règles strictes : quotas, tailles minimales, interdictions ciblées, obligation de débarquer les requins avec leurs nageoires attachées, contrôles en criée.

L’exemple de l’aiguillat commun est particulièrement parlant. Interdit de pêche pendant plus de dix ans en raison de l’état dégradé du stock, il a fait l’objet d’un suivi scientifique renforcé. L’amélioration observée a conduit à une réouverture progressive et encadrée de la pêche, illustrant le rôle central des données scientifiques dans les décisions de gestion.

À l’inverse, certaines espèces présentes occasionnellement en Manche, comme l’ange de mer ou la raie blanche, restent strictement protégées. Leur biologie et l’état de leurs populations ne permettent pas d’envisager une exploitation durable, même locale.


Le danger des amalgames

Assimiler l’ensemble des requins à des espèces menacées peut sembler protecteur, mais cette approche comporte des risques. Elle peut conduire à :

  • une stigmatisation injustifiée d’espèces dont les populations se portent bien,
  • une perte de crédibilité des messages de protection,
  • et un affaiblissement de l’adhésion des acteurs de terrain aux mesures de gestion.

À l’inverse, reconnaître que certaines espèces peuvent être exploitées durablement, tandis que d’autres doivent être strictement protégées, permet de concentrer les efforts là où ils sont réellement nécessaires.


Une approche fondée sur la différenciation et la connaissance

Dire que “requin” ne veut pas dire automatiquement “espèce menacée” ne revient pas à nier les enjeux de conservation. Cela signifie au contraire que la protection efficace des raies et requins repose sur :

  • une identification précise des espèces,
  • une analyse fine des situations locales,
  • et une adaptation continue des règles de gestion en fonction de l’état des stocks.

En Manche, cette approche différenciée permet aujourd’hui de protéger strictement les espèces les plus vulnérables, tout en valorisant celles dont l’exploitation est compatible avec la durabilité de la ressource.

À retenir

  • De nombreuses espèces de requins sont gravement menacées à l’échelle mondiale.
  • En Manche, les espèces présentes sont majoritairement côtières et différentes biologiquement.
  • Une gestion encadrée et fondée sur la science peut permettre le rétablissement de certains stocks.
  • Les amalgames nuisent à la compréhension et à l’efficacité des mesures de protection.
  • La durabilité repose sur la différenciation des espèces et des contextes.