Le 10/03/2026 - Raies et requins en Manche : des réalités locales

Raie brunette, aiguillat : des espèces sous pression… hier

Les indicateurs de durabilité ne traduisent pas des situations figées : ils évoluent au fil du temps, à mesure que les connaissances progressent et que les règles de gestion s’adaptent. Les trajectoires de la raie brunette et de l’aiguillat commun en sont deux illustrations concrètes en Manche.


La raie brunette : quand l’identification conditionne la gestion

La trajectoire de la raie brunette illustre un cas d’école, lorsque la gestion bute sur un problème d’identification. Connue localement sous différentes appellations — notamment « raie fleurie » ou « raie fleur », selon les usages — l’espèce n’était pas correctement distinguée dans les déclarations de capture. Cette confusion a longtemps laissé penser les scientifiques qu’elle était rare, voire absente des captures, et potentiellement en difficulté.

Face à cette incertitude, la pêche de la raie brunette a été interdite en 2009. À partir de 2012, une pêche expérimentale à vocation scientifique a été mise en place, associant les pêcheurs à la collecte de données fiables. Ce travail de fond a permis de mieux caractériser la présence réelle de l’espèce en Manche et d’observer une amélioration marquée des indicateurs de stock, confirmée par les avis scientifiques disponibles, la biomasse totale ayant fortement augmenté sur le long terme.

La pêche a ensuite été réautorisée de manière progressive et encadrée, avec des quotas restés très prudents pendant de nombreuses années.


L’aiguillat commun : une réouverture récente sous conditions strictes

L’aiguillat commun présente une biologie particulièrement sensible, marquée par une croissance lente et une maturité sexuelle tardive. Ces caractéristiques ont conduit à une interdiction totale de pêche de 2010 à 2022.

À la suite d’un avis du CIEM (Conseil International pour l’Exploration de la Mer) fin 2022, la pêche de l’aiguillat a été réautorisée en janvier 2023. Cette réouverture s’accompagne d’un TAC européen élevé, mais les quotas effectivement accessibles en Normandie restent faibles, compte tenu de la présence limitée de l’espèce dans la zone. Une mesure de gestion spécifique a également été introduite durant les trois premières années : une taille maximale de capture fixée à 1 m, afin de préserver les grands individus, en particulier les femelles les plus fécondes.


Ce que ces trajectoires nous apprennent

Les exemples de la raie brunette et de l’aiguillat commun montrent que :

  • les indicateurs de durabilité sont évolutifs ;
  • les décisions de gestion peuvent reposer autant sur des enjeux de connaissance que sur des signaux biologiques ;
  • une amélioration est possible, mais à des conditions strictes : amélioration des connaissances, décisions de précaution parfois longues, et adaptation progressive des règles.

Ils rappellent aussi que toute amélioration reste réversible, et que la gestion des raies et requins repose avant tout sur la prudence et le temps long.

Ces trajectoires ne sont ni des réussites spectaculaires ni des garanties pour l’avenir. Elles illustrent une gestion adaptative, fondée sur l’observation, la prudence et la réversibilité des décisions. Une espèce peut passer d’une interdiction totale à une pêche encadrée, mais elle peut aussi, si les conditions se dégradent, faire l’objet de nouvelles restrictions.

C’est cette capacité à faire évoluer les règles en fonction des connaissances qui constitue l’un des piliers de la gestion des raies et requins en Manche.

À retenir

  • Les indicateurs de durabilité évoluent avec les connaissances et la gestion.
  • La raie brunette illustre l’importance cruciale de l’identification des espèces.
  • L’aiguillat commun montre que le rétablissement s’inscrit dans un temps long
  • Les améliorations observées restent fragiles et conditionnelles.
  • La gestion durable repose sur l’adaptation continue, pas sur des décisions figées.